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Melancholia

26/10/2012

 

Melancholia de Lars Von Trier
Tapis rouge au Cinéma Danois
Cinéma Beaubien- Programme
Samedi 27 octobre à 19h

C’est au tour des films danois de défiler au Ciné Tapis Rouge cette année comme l’ont fait précédemment  la Suisse, la Belgique, la Catalogne et la Roumanie. Ce festival a été fondé en 2007 par Pierre Buchs- consul aux affaires culturelles pour la Suisse à l’époque,  et Vanessa-Tatjana Beerli – réalisatrice. Directrice de Ciné Tapis Rouge depuis sa création, Vanessa  Beerli  tient à inciter ainsi les projets de coproductions internationales.  Le meilleur film étranger aux Oscars 2011- Un monde meilleur, sera présenté en clôture dimanche. Tandis que demain, vous pourrez voir 2 films du cinéaste Lars Von Trier dont Melancholia avec la musique de l’Opéra Tristan & Isolde et  une multitude de références artistiques (Bosh, Dürer, Brueghel, Holbein,  Caravage, Blake,  Malevitch, Mondrian, Klimt et l’Ophélie de Millet). Marie-Camille Bouchindomme – professeure en Esthétique de l’image, a présenté son étude sur le sujet lors d’un colloque qui s’est tenu ce printemps à l’Université de Rennes – ci-dessous en Podcast.

Analyse de Melancholia d’Alexandre Fontaine Rousseau sur le site Panorama-cinema

Génie et Mélancolie – capsule philosophique de Marceline Morais du Cégep de Saint-Laurent

La mélancolie des images chez Lars von Trier par Marie-Camille Bouchindomme
sur le site de l’Université européenne de Bretagne.

 

Pour en savoir plus sur Les vrais risques de la fin du  monde

LUMINET Jean-Pierre (2012). Astéroïdes : La Terre en danger , éditions Le cherche midi, 262p.
Partie I. Tout ce qui tombe du ciel…   et     termine avec Partie V. Apocalypse demain ?

 » On estime que la Terre est bombardée quotidiennement par 1 000 tonnes de matière céleste, du grain de poussière à la pierre de 100 kilos, et que plus de 3 millions de géocroiseurs, dont près de 90 % restent indétectés à ce jour, sillonnent le système solaire ».

Autres références dans le billet du 11/10/2012- Kalinka Petrie CAT.8 – minisérie de science-fiction


Le soleil fait mûrir les prémices des plus suaves émanations

usant de ses rayons comme des mains immenses

 Le pèlerin réclame à l’ange la sphère de feu
 il a besoin des baumes célestes administrés par le séraphin
 si le corps a froid le rêve le met à l’aise
 l’homme ne peut y respirer.

La Nature des choses  de Jean-Pierre Luminet (2012)
Éditions Le cherche midi, 120 p.

7 commentaires leave one →
  1. Robert Richard permalink
    27/10/2012 11:20

    Le magnifique film de Lars von Trier, Melancholia (2011), porte sur la question du désir féminin, le désir masculin n’existant pas, sauf comme ombre vague du désir féminin.

    Pour dire les choses en clair : ce film ne porte pas – du moins pas en premier lieu — sur la mélancolie et la dépression. Passer par des analyses de type clinique sur la mélancolie pour « expliquer » ce film constitue, selon moi, une fausse piste. Ce film porte d’abord et avant tout sur la question du désir féminin, la mélancolie n’étant, ici, que le signe visible (mais incompris) ou symptôme du désir féminin.

    Kirsten Dunst est si parfaite dans son rôle, elle qui, comme vedette dans le monde ne sait pas quoi faire de sa beauté. C’est mon intuition, en regardant les nombreuses images d’elle qu’on peut voir sur internet. Mais Lars von Trier a su, lui, quoi faire de sa beauté. Son visage lunaire (elle a un visage tout à fait rond !) est comme la lune, et comme cette planète voyou qui va détruire la terre.

    Le personnage qu’elle joue se nomme Justine (ce qui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd, pour le sadien que je suis). Justine se rend donc, avec son mari, à la réception que son beau-frère a organisée pour elle. Justine et son mari sont en retard, les invités les attendent depuis plusieurs heures déjà. Et pourtant, au moment d’entrer dans le manoir où aura lieu la fête, Justine décide tout de même prendre le temps pour aller dire bonjour (!) à son cheval préféré à l’écurie ! (Le cheval est, on le sait, un élément de la nature – la nature dont on reparlera tout à l’heure.)

    Puis la voilà enfin à la fête. Mais on voit rapidement que Justine n’est pas du tout à l’aise dans ce rôle de mariée. Elle quitte la salle, s’en va, semble ne pas vouloir vraiment être avec son mari, qui aurait bien aimé qu’ils baisent. Plutôt, elle s’enfuit, se rend à l’extérieur sur les terrains où elle baisera rapidement avec un jeune inconnu qu’elle venait de rencontrer.

    On voit que Justine ne s’inscrit pas dans le cadre du social, dans le cadre du désir au sens où le social conçoit le désir. Pour le social, le désir doit être bien encadré, justement, il doit être limité et bien délimité. Ainsi sera-t-il dompté, domestiqué, réduit à des proportions qui ne perturbera pas ce social – ce qui lui permettra, à ce désir, d’être productif au sein du social.

    Mais justement, c’est le côté séditieux, incendiaire, subversif, abominable, dissident (etc.) du désir que Justine porte en elle (comme on porte un enfant)… d’où ce jeune homme avec qui elle baise sur les pelouses de ce grand domaine : le désir, chez elle, est un véritable « loose cannon on a ship deck ».

    C’est ainsi que commence le film.

    Puis, il y a, dans la partie principale du film, cette planète voyou qui fonce sur la terre. La sœur de Justine, qui est une femme ‘normale’, ayant appris, on l’imagine, à avoir des désirs ‘normaux’, a peur de cette planète. Elle a la trouille, et ce, malgré ce que dit son mari (joué par Keifer Sutherland) pour la rassurer. Claire reste donc tout à fait inquiète, elle sait comme d’un savoir inconscient ce qu’a de maléfique cette planète.

    Mais pas sa sœur Justine : elle n’a pas peur de cette planète. Toutefois, on voit que, après la réception, elle tombe dans une dépression, une profonde mélancolie. Elle tient à peine debout, cette Justine. Elle est devenue une loque humaine. Est-ce tout ce qu’il y a à la vie : mariage, la sexualité des mariés, le désir ainsi contenu, abîmé, refusé ? On a l’impression que sa dépression trouve son origine là, dans ce type de questionnement portant sur un désir mesuré (par opposition à « démesuré »). Elle ne veut rien de ce cadre social qui réduit la vie et la vitalité à des rituels empesés entre mannequins grimés, fardés, cravatés, etc.

    Chez Lars von Trier, la femme est en grande partie dans la nature, elle est enracinée dans la nature, elle vient de la nature et reste prise dans la nature — mais dans une nature qui n’est pas du tout rousseauiste, mais qui est plutôt une nature maléfique, une nature qui relève du « sublime », au sens kantien du terme, et donc une nature terrifiante et que la faculté de l’imagination (Kant) ne peut maîtriser, dont elle ne peut faire le tour, tellement cette nature n’a absolument rien de « naturelle » (au sens usuel et rassurant de ce mot).

    Autant Claire (jouée magnifiquement par Charlotte Gainsbourg) a une réaction normale de peur devant cette planète qui fonce sur la terre, autant sa sœur Justine (c’est ce que j’ai commencé à dire) semble enfin rassurée, rassérénée par cet astre : cet astre a, pour elle un « contenu de vérité » (Adorno). Car cet astre apparu de nulle part (il était caché derrière le soleil) et dont l’orbite est imprévisible est, en un sens, elle. Justine est cet astre et cet astre, c’est elle. Claire qui la cherche va d’ailleurs apercevoir sa soeur Justine, étendue, nue, comme s’offrant sexuellement à cet astre voyou. Ce n’est pas à cet homme (sympathique, mais un peu insignifiant) qu’elle a épousé que Justine se donne. Ni vraiment à ce jeune homme de passage, sur la pelouse. C’est à cette planète voyou qu’elle se donne entièrement, pleinement, inconditionnellement. L’image de Justine nue , immobile témoigne du total abandon avec lequel Justine se donne.

    Ce que Justine sait, mais d’un savoir inconscient (le même savoir inconscient qu’une Claire possède, mais qu’elle refuse, qu’elle bloque en même temps !), ce que Justine sais, dis-je bien, c’est que le désir est un astre voyou qui circule parmi nous. Les astres ne sont pas que dans le ciel, mais circulent parmi nous. C’est le beau-frère et mari de Claire qui emploie l’expression « planète voyou », ou dans la version de langue anglaise du film : « a rogue planet » — ce qui décrit fort bien, c’est-à-dire scientifiquement, cette planète. Mais aussi ce qui est une excellente description du désir vrai.

    Dans notre social, bien encadré, bien propre, bien moral, l’homme désire une femme qui le désirera peut-être en retour. Si c’est le cas (qu’elle le désire en retour), ils se marieront, auront beaucoup d’enfants, baiseront de temps à autre, le tout dans les formes, puis ils mourront vieux et heureux entourés des leurs. Mais ici, dans ce film, le désir est autre chose. Il est la nature maléfique, la nature dans ce qu’elle a de barbare, il est cette planète voyou qui circule parmi nous. Il est, ce désir, comme une entité tierce, une puissance d’étrangeté qui passe à travers nous, et qui nous prend (comme le dit d’ailleurs Justine – et comme le dit la saint Thérèse d’Avila à ses couventines !).

    Les hommes forment société, ils y sont intégrés et font que ça roule comme dans la ronde close, où tous (les membres de ce social) sont fats et en général satisfaits d’eux-mêmes. Mais la femme, elle, est en grande partie hors le social, elle est dans et de la nature – mais encore une fois, dans et de cette nature maléfique, imprévisible, aux contours indistincts, éblouissants, terrifiants. La femme est l’objet des vents et marées. Elle est immergée dans la « casualité », pour employer ce mot tiré de la philosophie. Elle est contingence, circonstance perpétuelle (voir la poésie de Louise Labé).

    D’où le fait que les femmes ont été, à travers les siècles et les millénaires, traitées de sorcières, d’hystériques – depuis, en fait, le tout premier diagnostic d’hystérie consigné sur une tablette par un médecin de l’Égypte ancienne. C’est pour cela qu’on a tant voulu lui venir en aide pour la guérir, tantôt en la brûlant sur un bûcher pour son plus grand bien, tantôt en la déclarant folle comme chez Mesmer et Charcot. La société des hommes a tout fait pour ne pas entendre ce que les femmes portent en elle et disent sur le désir . Je souligne le fait qu’elle porte tout cela comme on porte un enfant. Il n’y a rien de plus fou, de plus maléfique, de plus imprévisible, de plus barbare qu’un enfant ! Rien de plus asocial qu’un enfant, rien qui ne puisse mieux bousculer, ébranler, etc. (du moins, on doit l’espérer) l’ordre bien empesé du social.

    Et les hommes alors ? Qu’en est-il des hommes dans la question du désir ? Tous des homosexuels (vivant exclusivement entre hommes) et irrémédiablement enfermés, de ce fait, dans la ronde policée du social ? Non, pas tous. Certains – des artistes, poètes, mystiques, etc. — ont connu et connaissent cette planète voyou. Ce sont les St Jean de la Croix, les Vincent van Gogh, les Dante, les Hubert Aquin, les James Joyce, les Céline, les Schönberg, les (Gilles) Tremblay, les Hölderlin, les Sade, les Rimbaud, les Lautréamont, les Nietzsche, etc.

    Donc, Melancholia, à voir et à revoir… Pour ce qui est du film Antichrist (2009), eh bien, il ne fait que confirmer ce que j’avance ici.

  2. Robert Richard permalink
    01/12/2012 10:11

    Dans le film « Melancholia », tout musicien, en entendant l’extrait du « Tristan und Isolde » (1865) de Richard Wagner qui sert de motif pour le film, criera pour s’en réjouir: « l’accord de Tristan! » Ce fameux « accord de Tristan » comme on la nomme communément s’écrit comme suit, à partir de la basse: fa-si-ré#-sol# » (en plaquant les quatre notes ensemble sur un piano).

    Or ce qu’on n’oublie trop souvent, c’est que cet accord est l’invention de Franz Liszt. On le trouve sept ans avant que Wagner compose son opéra dans la « Symphonie Faust » (1857) de Liszt.

    Liszt en fait un usage plus « extrême » (comme l’écrit Alan Walker dans sa monumentale biographie en trois volumes de Liszt), en partant de la tonalité de mi-mineur pour aboutir à la tonalité de do-mineur avec l’accord en question. La distance entre mi-mineur et do-mineur accentue l’intensité de l’accord, qui, dans la version de Liszt, est écrit: fa-la/bémol-si-mi/bémol.

    Richard Pohl a produit — déjà en 1862! — une des meilleures analyse de la « symphonie Faust », analyse qui tient encore la route aujourd’hui. Selon Pohl, la « Symphonie Faust » de Liszt serait l’égal de la « Neuvième Symphonie » de Beethoven. Sur ce point précis, on peut discuter de l’évaluation de Pohl pour la trouver un peu emportée. Mais il est sûr que la « Symphonie Faust » est une des très grandes oeuvres du répertoire symphonique.

    Enfin, au lieu de proclamer « Accord de Tristan! » quand on entend cet accord qui a tant fasciné les musiciens depuis plus de 160 ans, on devrait crier: « Accord de Faust! »

    Voir: Alan Walker, « Franz Liszt », Vol. 2, Cornell University Press, p. 330-331.

  3. Robert Richard permalink
    01/12/2012 12:04

    Une note à ajouter au sujet de l’accord de Tristan ou plutôt: l’accord de Faust (!)… La raison pourquoi cet accord a tant fasciné les musiciens du 20e et fascinent encore ceux du 21e siècle, c’est parce qu’il dissout la tonalité. Cet accord ‘trouble’ la tonalité, il la fait vaciller. Tout musicien qui entend cet accord y perd son latin de musicien, en ce sens qu’il ne sait plus dans quelle tonalité on se trouve. Un musicien du 18e siècle aura été complètement désorienté face à cet accord. Le musicien du XXe/XXIe siècles y entend plutôt l’imminente catastrophe ou l’imminent effondrement de la tonalité (ce qui va fort bien avec la thématique du film qui est un film sur la fin du monde!).

    L’effondrement final de la tonalité a d’ailleurs lieu dans les oeuvres du vieux Liszt (en particulier ses compositions des années 1880) et au début du XXe siècle avec les oeuvres de Schoenberg, de Webern, etc. Cet effondrement aurait donc commencé avec l’accord de Tristan, qui est de 1862, cet accord étant toutefois, c’est ce qu’on a vu, l’accord de Faust qui est de 1857.

    Chose intéressante à remarquer: l’effondrement de la tonalité (ce qui a conduit à la musique atonale) est contemporain (ou peu près) de l’effondrement de la physique classique ou newtonienne à partir des expérience de Michelson et Morley de 1887 (ce qui a mené à la physique einsteinienne et l’invariance de « c » ou vitesse e la lumière).

    Alors… Liszt (1811-1886), un proto-einsteinien qui ne se connaissait pas? Oui, tout à fait!

    • 01/12/2012 17:43

      Vraiment fascinant comme observation et corrélation ! Pour ceux qui ne connaîtraient pas les expériences de Michelson et Morley dont fait mention Robert Richard, elles sont à l’origine du Prix Nobel de physique de 1907. John Mighton a créé une pièce de théâtre dans laquelle il relate leur fameuse expérience sur la vitesse de la lumière (voir référence dans le billet du 08/02/2012 https://lmoussakova.wordpress.com/2012/02/08/scientifique/ )
      Vous pouvez également écouter John Mighton expliquer The Bell curve et son programme JUMP qui permet de surmonter la peur des mathématiques. Il y souligne également la responsabilité des professeurs de transmettre l’envie d’apprendre et de redonner confiance à leurs élèves en croyant sincèrement à leur potentiel. http://www.youtube.com/watch?v=hmpVOUrLqq8

  4. Robert Richard permalink
    09/12/2012 10:32

    « L’Antéchrist » de Lars von Trier vient compléter « Melancholia » du même von Trier. Et pourtant « L’Antéchrist » (2009) a été fait avant « Melancholia » (2011)… Très beau film que cet Antéchrist, mais on ne saurait le recommander sans beaucoup de préventions. Car ce film est parfois d’une violence insupportable. Mais cette violence n’est jamais gratuite. Puis, ce film a écopé d’un prix ou plutôt d’un anti-prix, au festival de Cannes en 2009, pour sa misogynie. Et pourtant, ce film ne me semble pas misogyne du tout. Au contraire, il me semble aller au fond des choses. Dans ce film, la femme est vue comme la face jouissante de Dieu. L’expression « La femme comme face jouissante de Dieu » (la citation n’est pas exacte), je la dois à Jacques Lacan qui l’emploie dans son séminaire « Encore » de 1973-1974.

    Dans « Melancholia », la nature est chose maléfique. Mais cela, on le voit de manière encore plus claire ou plus explicite dans « Antéchrist ». « Nature is the church of Satan », dit le personnage féminin joué par Charlotte Gainsbourg. La forêt où l’essentiel du film se déroule s’appelle « Éden ». Mais il s’agit d’un Éden tout à fait maléfique. Rien à voir avec l’Éden de la Bible. On y voit d’ailleurs l’Arbre de Vie (du paradis terrestre), dans le film. Mais, chez von Trier, cet Arbre de Vie est à l’état de chicot. Ce n’est pas l’Arbre de la Bible, feuillu et tout chargé de pommes, mais un chicot rachitique.

    Puis, il y a cette thématique puissante du film, thématique de la femme comme incarnation du mal. Le personnage central interprété par Charlotte Gainsbourg écrit une thèse de doctorat sur les sorcières et hystériques du Moyen Âge, et donc sur le fait que les femmes ont été les innocentes victimes d’une société qui les croyait maléfiques — c’est-à-dire que pour les sociétés de l’époque, les femmes étaient vraiment, mais vraiment d’essence maléfique, elles étaient intrinsèquement maléfiques. Le personnage féminin ne partage évidemment pas cette opinion qui tenait du délire, mais la critique dans sa thèse.

    Mais voici qu’au cœur de cette forêt (Éden), le personnage féminin se ravise: dans sa folie (car elle devient folle), elle en arrive à croire que les femmes n’auraient pas été d’innocentes victimes, mais qu’elles seraient bel et bien maléfiques — et cela, parce que, dans la logique de von Trier, dans la logique du film comme œuvre d’art, elles « sont » la nature, elles y sont comme enracinées, elles sont la nature incarnée. Cette thématique a tout pour heurter nos sensibilités modernes, et que ce film ait reçu l’anti-prix déjà n’est que logique.

    Mais je crois qu’il ne faut pas réagir de façon trop automatique devant cette thématique de la nature maléfique de la femme. Il ne faut pas se laisser prendre au piège.

    Dans le même séminaire (« Encore ») que j’ai cité tout à l’heure, Lacan dit : « La femme n’est pas toute ». Cet énoncé a fait énormément de vagues à l’époque (le milieu des années 1970), les féministes ayant condamné Lacan, mais hélas, sans même tenter de saisir les enjeux propres aux discours de Lacan. Car ce que Lacan voulait dire — et je vais sans doute un peu vite ici —, c’est que la femme n’est pas toute dans le social, qu’elle n’est pas toute dans la langue. Autrement dit, elle ne s’inscrit pas complètement dans le social et la langue ne peut jamais la dire toute. Il y a quelque chose en elle qui échappe tant au social qu’à la langue. C’est là une thématique qu’on aperçoit dans « Melancholia ». Je pense à Justine, jouée par Kirsten Dunst, qui n’est pas du tout à l’aise dans le social bien policé de la réception organisée par le beau-frère. Au lieu, Justine se sent attirée de façon viscérale par la planète voyou comme si cette planète était sa moitié. Justine serait ainsi, pour reprendre Lacan ici, la face jouissante de la planète voyou. L’image de Justine, nue, s’offrant sexuellement à la planète est assez éloquente à cet égard.

    Je reprends l’énoncé de Lacan : « La femme n’est pas toute ». Cet énoncé veut dire que la femme ne se laisse pas contenir dans et par la société polie et bien réprimée, bien sage, bien lisse, par la société des perpétuels « je vous en prie, je vous en prie, après vous, après vous ». La femme est, pour Lacan et pour Lars von Trier, une hors-la-loi (lisez : une hors société, du moins l’est-elle en partie). Une partie d’elle est et restera toujours hors-la-loi. Encore une fois : elle est une planète voyou ou plutôt la face jouissante de la planète voyou.

    La personnage de Justine dans « Melancholia » ainsi que le personnage féminin (qui ne porte pas de nom) dans « l’Antéchrist » ont toutes deux des « sœurs » dans la littérature occidentale… dont la Béatrice de Dante et l’Eugénie du marquis de Sade (voir le roman « La philosophie dans le boudoir »). Ces deux dernières (Béatrice et Eugénie) sont, elles aussi, la face jouissante de Dieu.

    Dans le cas de Béatrice, c’est tout à fait clair. On n’a qu’à lire le « Paradis » de Dante. Tout est là. Dans le cas d’Eugénie (qui veut dire « belle naissance » en grec), elle est la fille d’un personnage, M. de Mistival, qui n’apparaît jamais dans le roman (« La philosophie dans le boudoir »), mais qui y joue tout de même un rôle absolument central par l’intermédiaire d’une missive, d’une lettre qu’il envoie à sa fille Eugénie. On pourra penser ici à la lettre que Dieu envoie à Marie dans l’Annonciation, par l’intermédiaire de l’Ange Gabriel. Ce M. de Mistival, qui n’apparaît jamais dans le roman (cet aspect est important), est en quelque sorte la planète voyou du roman de Sade. À la fin du roman, Eugénie accomplira des gestes que « seul les sots appellent des crimes », est-il dit à la toute dernière phrase du roman. Dans ce roman (écrit en 1795, durant la Révolution française), M. de Mistival fait naître ou plutôt fait renaître sa fille, Eugénie, en sujet politique. Le roman de Sade décrit la transfiguration d’Eugénie en sujet politique.

    Au terme de ceci, disons-le de façon très claire : non, la femme n’est pas d’essence maléfique. Et j’ose croire ou en tout cas j’ose espérer que l’homme Lars von Trier croit de même que la femme n’est pas ontologiquement maléfique. Le film, c’est autre chose, car le film, en tant qu’œuvre d’art, va à la racine des choses. Il fait cela en adoptant le point de vue du social qui est le seul possible quand on y pense (comment écrire, parler, etc., sans user de la langue du social?). Qu’en est-il de ce social ? Le social tiendra toujours la femme pour maléfique car elle est l’inconscient incarné, ce qui fait qu’elle n’est pas toute dans ce social qui, lui, prétend être tout. La femme échappe au social, ce social ne pouvant donc la voir ou la concevoir que comme un ennemi, une folle, une hystérique, une sorcière, etc.

    Au contraire de cela, un Lars von Trier — ainsi qu’un Dante, un Sade et un Hubert Aquin (ces trois écrivains sont sur une même longueur d’ondes) — voit, en la femme, LA VÉRITÉ, ou indice fondamental de cette vérité. Dans chacun des cas (von Trier, Dante, Sade, Aquin), la femme est tenue pour la face jouissance de Dieu, d’un Dieu qu’on doit qualifier de « barbare » (ce que le Christ des Évangiles intime lui-même. Voir L’Évangile selon saint Jean, 8.23). Pourquoi Dieu est-il « barbare » ? Parce qu’il n’est pas de ce monde, Il n’est pas des passions et vanités de ce monde, Dieu est une planète voyou, et, par exemple, Il n’est pas de cette réception pour les jeunes mariés dans « Melancholia », il n’est pas dans le blabla du social, dans le factice du social, dans la peur, dans la frayeur, l’effroi et l’horreur rentrés (c’est-à-dire non vécus, non articulés, refusés) du social.

    Pour résumer, je vais dire les choses platement : dans le social, on ne parle pas des « vraies » choses. On évite d’en parler, et l’on fait des œuvres d’art qui sont plus souvent qu’autrement frileux, qui n’abordent pas les choses de fond, qui n’abordent pas « Les choses cachées depuis la fondation du monde », suivant le fameux titre de René Girard qui lui-même l’emprunte à la Bible.

    Il y a toutefois — heureusement ! — quelques œuvres d’art qui osent aller jusqu’au fond des choses. J’en ai nommé quelques-unes : « La divine comédie » de Dante, l’œuvre de Sade, celle d’Hubert Aquin, celle aussi du compositeur québécois, Gilles Tremblay, l’œuvre de James Joyce, celle d’Antonin Artaud, et quelques autres. Mais ces oeuvres ne sont pas en nombre infini. À ces œuvres, je crois qu’il faut peut-être ajouter maintenant l’œuvre de Lars von Trier.

  5. Robert Richard permalink
    09/12/2012 10:42

    J’ajoute un post-scriptum pour éviter les possibles malentendus. Quand Lacan dit que la femme n’est pas toute, il veut dire qu’ELLE N’EST PAS DUPE du social. De même Justine dans « Melancholia » n’est-elle pas dupe du social. Bon, elle essaie d’être gentille et d’accomplir les gestes qu’il faut (se marier). Mais à la fin, elle ne peut tout simplement pas s’inscrire dans cette chose limitée et limitante qu’est le social. Elle finit par accomplir ce que « les sots appellent des crimes » (Sade), en s’unissant à la planète voyou, c’est-à-dire à la réalité la plus fondamentale.

  6. 15/02/2013 08:53

    C’est aujourd’hui le 15 février 2013 à 14h25 (heure de Mtl), qu’un si gros astéroïde (45 m de diamètre) frôlera la Terre de si près (27 700 km). Observez ce phénomène sur http://www.grandpublic.obspm.fr/Un-nouvel-asteroide-2012-DA14?var_mode=calcul

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